Les départements français face à la désertification médicale : recrutement de soignants et solutions innovantes
Publié le 26 janvier 2025
La France compte aujourd'hui 72 000 postes vacants dans le secteur de la santé publique, dont 46 000 dans les seuls métiers du soin (Observatoire National de la Démographie des Professions de Santé, 2024). Face à cette désertification médicale structurelle, les départements ont choisi de ne pas attendre les réformes nationales : ils recrutent directement médecins et infirmiers, avec 2 417 médecins et 5 419 infirmiers déjà intégrés à leurs effectifs selon l'Association des Départements de France (2023).
Un département rural peut-il vraiment concurrencer un cabinet libéral parisien pour attirer un jeune interne en médecine générale ? Le statut salarié suffit-il à compenser l'isolement géographique perçu par les soignants formés dans les grandes métropoles ? Et si la territorialisation de la médecine redessinait durablement la carte sanitaire française, quels outils permettent aux collectivités de transformer l'essai ? Cet article examine les mécanismes concrets déployés par les départements, leurs résultats mesurables et les limites qui subsistent.
Sommaire
La désertification médicale, un défi territorial structurel
Définition synthétique — La désertification médicale désigne la raréfaction de l'offre de soins dans certains territoires, mesurée par la densité médicale (nombre de médecins pour 100 000 habitants). Elle touche prioritairement les zones rurales et périurbaines éloignées des centres hospitaliers universitaires.
Chiffres clés
72 000 postes vacants dans le secteur public de la santé — source : ONDPS, 2024
46 000 postes non pourvus dans les métiers du soin — source : ONDPS, 2024
15 483 postes d'aides-soignants recherchés — source : ADF, 2023
14 652 postes d'infirmiers vacants — source : ADF, 2023
2 417 médecins salariés recrutés par des départements — source : ADF, 2023
5 419 infirmiers intégrés aux effectifs départementaux — source : ADF, 2023
Ces chiffres traduisent une tension de recrutement sans équivalent dans d'autres secteurs de la fonction publique. Pour comprendre pourquoi certains agents choisissent malgré tout travailler dans la fonction publique hospitalière, il faut examiner ce que le statut salarié offre concrètement par rapport au libéral.
Le statut salarié : un atout structurant pour les soignants
Le salariat dans la fonction publique hospitalière ou territoriale offre une sécurité de rémunération, un accès à la formation continue et une protection sociale complète, sans les charges administratives du cabinet libéral. Ces éléments pèsent lourd dans les arbitrages des jeunes médecins.
Ce que le statut apporte concrètement
Rémunération garantie indexée sur la grille indiciaire fonction publique 2026, sans dépendance aux actes facturés
Compte épargne-temps : le CET hospitalier permet de capitaliser des jours non pris et de les monétiser ou les transférer
Absence de gestion administrative : facturation, charges patronales et comptabilité restent à la charge de l'établissement
Évolution de carrière balisée, avec des concours internes et des promotions statutaires prévisibles
Les jeunes médecins plébiscitent ces garanties. Selon le Ministère des Solidarités et de la Santé (2024), la part des médecins choisissant un premier exercice salarié progresse régulièrement depuis 2018, notamment chez les généralistes s'installant hors des grandes agglomérations.
Les stratégies de recrutement déployées par les départements
Les départements ne se limitent plus aux annonces classiques. Ils combinent prospection directe, outils numériques et partenariats avec les facultés de médecine pour capter les candidats en amont de leur installation.
Diversifier les canaux d'attraction
Salons professionnels et journées portes ouvertes dans les CHU et centres de simulation
Prospection directe auprès des internes en dernière année, via les services des ressources humaines hospitalières
Bourses conditionnelles pour étudiants en médecine, avec engagement d'exercice dans le territoire financeur pendant 3 à 5 ans
Cabinets de recrutement spécialisés mandatés pour des profils rares (spécialistes, chirurgiens)
La coopération inter-établissements via les GHT groupements hospitaliers de territoire amplifie ces efforts : en mutualisant les ressources humaines, les GHT permettent à un petit hôpital de proposer des conditions d'exercice comparables à celles d'un établissement de taille supérieure.
Le numérique comme levier de visibilité
Les plateformes d'emploi territorial et les réseaux sociaux professionnels ciblent efficacement les jeunes diplômés. Les campagnes digitales mettent en avant la qualité de vie territoriale et les dispositifs d'accueil, deux critères décisifs pour les soignants de moins de 35 ans.
Le recrutement des profils de direction — directeur d'hôpital ou praticien hospitalier — emprunte des voies distinctes, souvent pilotées par le Centre National de Gestion (CNG) pour les corps réglementés, mais les collectivités territoriales ont aussi recours au praticien contractuel pour pourvoir rapidement des postes vacants sans attendre l'issue d'un concours fonction publique 2026.
Incitations financières et amélioration des conditions de travail
Les départements mobilisent un éventail d'incitations pour rendre l'installation en zone sous-dense attractive, en combinant avantages financiers directs et amélioration du cadre d'exercice quotidien.
Les incitations à l'installation
Primes d'installation : entre 10 000 et 50 000 euros selon les territoires et les spécialités
Exonérations fiscales dans les Zones de Revitalisation Rurale (ZRR) et les Zones d'Aide à Finalité Régionale (ZAFR)
Logements de fonction ou aides à l'accession pour le soignant et sa famille
Prise en charge partielle des frais de déménagement et d'installation du cabinet ou du plateau technique
Les conditions de travail comme argument central
51 % des collectivités font de l'amélioration des conditions de travail leur priorité de recrutement (ADF, 2023). Concrètement, cela se traduit par des plans de formation continue financés, un accompagnement à la prise de poste et des perspectives d'évolution vers des fonctions d'encadrement ou de coordination.
La qualité de vie extra-professionnelle — coût du logement, accès à la nature, tissu associatif — entre aussi dans l'argumentaire des collectivités. Ces éléments ne remplacent pas une rémunération compétitive, mais ils orientent le choix final lorsque plusieurs offres sont comparables sur le plan financier.
Des défis persistants malgré les efforts engagés
Les initiatives territoriales produisent des résultats mesurables, mais elles ne suffisent pas à résorber un déficit structurel qui tient à des décennies de régulation démographique médicale insuffisante.
Le numerus clausus, supprimé en 2020 et remplacé par le numerus apertus, n'a pas encore produit ses effets sur le terrain : les promotions formées après 2020 n'achèveront leur spécialisation qu'à partir de 2027-2028. Entre-temps, la pyramide des âges des médecins en exercice aggrave la situation : selon le Ministère des Solidarités et de la Santé (2024), plus d'un tiers des médecins généralistes libéraux ont plus de 60 ans.
Aides-soignants : 15 483 postes vacants, métier le plus en tension du secteur public de santé
Infirmiers : 14 652 postes non pourvus, malgré la revalorisation du Ségur de la Santé
Médecins spécialistes : certaines spécialités (psychiatrie, gériatrie, anesthésie) présentent des délais de recrutement supérieurs à 18 mois dans les zones rurales
La concurrence entre établissements publics eux-mêmes — CHU, hôpitaux de proximité, EHPAD publics — tend parfois à annuler les effets des politiques d'attraction territoriale, en concentrant les soignants disponibles dans les pôles urbains déjà mieux dotés.
Vers une médecine territoriale plus coordonnée
La territorialisation du recrutement médical n'est pas un phénomène conjoncturel. Elle traduit une reconfiguration durable du système de santé français, dans laquelle les collectivités jouent un rôle croissant aux côtés de l'État et de l'Assurance maladie.
Les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), les centres de santé municipaux et les cabines de télémédecine déployées dans les zones blanches de connectivité constituent les briques d'un modèle intégré. Ce modèle repose sur une répartition coordonnée des soignants plutôt que sur leur seule concentration dans les territoires les mieux dotés.
La question centrale n'est plus de savoir si les départements peuvent recruter des soignants, mais à quelles conditions cette dynamique devient systémique plutôt que ponctuelle. L'enjeu est de transformer des expérimentations locales réussies en politique nationale de santé territoriale.
Questions fréquentes sur la désertification médicale et le recrutement de soignants
Un médecin peut-il être directement recruté par un département français ?
Oui. Les départements peuvent recruter des médecins en tant qu'agents contractuels ou fonctionnaires territoriaux, notamment pour leurs services de protection maternelle et infantile (PMI), leurs centres médicaux-sociaux ou leurs dispositifs mobiles de santé. Le cadre juridique est celui de la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la FPT. Les médecins recrutés bénéficient alors d'un statut salarié avec les protections sociales afférentes, ce qui constitue un argument différenciant face au libéral.
Le Ségur de la Santé a-t-il réellement réduit les postes vacants dans les hôpitaux publics ?
Partiellement. Les revalorisations issues du Ségur (183 euros nets mensuels pour les personnels non médicaux, puis extension aux personnels médico-sociaux) ont amélioré l'attractivité à court terme. Cependant, l'ONDPS (2024) confirme que les tensions de recrutement restent élevées, notamment pour les infirmiers et aides-soignants. La revalorisation salariale a surtout réduit le turn-over dans les établissements déjà attractifs, sans résoudre le déficit de vocations dans les spécialités et territoires les plus en difficulté.
Qu'est-ce qu'un praticien contractuel et en quoi diffère-t-il du praticien hospitalier ?
Le praticien contractuel est un médecin recruté par contrat par un établissement public de santé, sans concours préalable, pour répondre à un besoin ponctuel ou structurel. Il se distingue du praticien hospitalier — statut de fonctionnaire hospitalier nommé après concours national organisé par le CNG — par la flexibilité du recrutement et la durée du contrat. En contrepartie, il ne bénéficie pas de la même sécurité statutaire ni des mêmes droits à avancement automatique. Ce statut est fréquemment utilisé pour pourvoir des postes vacants dans des spécialités en tension.
Les bourses pour étudiants en médecine conditionnées à un exercice territorial sont-elles contraignantes juridiquement ?
Oui, sous certaines conditions. Les contrats d'engagement de service public (CESP) gérés par le CNOM et le Ministère de la Santé imposent à l'étudiant bénéficiaire d'exercer dans une zone sous-dense pendant une durée égale à celle du financement perçu, avec un minimum de deux ans. Le non-respect de l'engagement entraîne le remboursement des sommes perçues majorées d'intérêts. Les dispositifs départementaux fonctionnent selon des mécanismes similaires, encadrés par une convention signée entre le département et l'étudiant.
La télémédecine peut-elle remplacer durablement un médecin physiquement présent en zone rurale ?
La télémédecine constitue un complément efficace, non un substitut. Elle permet de réduire les délais d'accès aux spécialistes et de désengorger les urgences pour des situations non critiques. Cependant, elle suppose une infrastructure numérique fiable (déploiement du très haut débit encore incomplet dans certaines zones rurales en 2024) et une médiation humaine locale — infirmier, aide-soignant ou pharmacien — pour les actes qui nécessitent un examen physique. Les cabines de télémédecine déployées par certains départements s'appuient précisément sur ce modèle hybride.
Ce qu'il faut retenir pour les acteurs de la santé territoriale
Les départements français ont engagé une transformation profonde de leur rôle dans l'organisation des soins. En recrutant directement médecins et infirmiers, en déployant des infrastructures mobiles et en mobilisant des incitations financières ciblées, ils ont créé un modèle de santé territoriale qui produit des résultats mesurables — mais qui reste insuffisant face à l'ampleur des 72 000 postes vacants recensés. La pérennité de ces efforts dépend de la capacité des collectivités à coordonner leurs actions avec les ARS, les GHT et les facultés de médecine, plutôt que de multiplier des initiatives isolées qui s'annulent mutuellement.
Pour les soignants en questionnement sur leur orientation, le secteur public territorial offre aujourd'hui des conditions d'exercice rénovées, une stabilité statutaire et un impact direct sur la santé des populations les plus éloignées des centres. Ces arguments méritent d'être mis en balance avec les contraintes réelles de l'exercice en zone sous-dense, sans les minimiser.
Vous souhaitez explorer les opportunités de recrutement dans la santé publique territoriale ? Contactez Jobpublic pour un diagnostic personnalisé et explorez toutes nos opportunités d'emploi fonction publique.
Références : Ministère des Solidarités et de la Santé — Rapport sur la démographie médicale, édition 2024 · Association des Départements de France — Enquête sur les initiatives santé territoriales, édition 2023 · Observatoire National de la Démographie des Professions de Santé (ONDPS) — Tensions de recrutement dans le secteur public de santé, édition 2024 · DGAFP — Rapport annuel sur l'état de la fonction publique, édition 2023 · Legifrance — Loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale · DGOS — Bilan du Ségur de la Santé : impact sur l'attractivité hospitalière, édition 2023.
Articles au top
Pourquoi travailler dans le service public en 2026 ?
Le service public français emploie 5,7 millions d'agents (DGAFP, 2024), répartis entre la fonction publique de l'État, la fonction publique ...
26 juillet 2026
Devenir fonctionnaire sans concours : 4 voies légales
Le concours reste la voie reine d'accès à la fonction publique française : environ 90 000 lauréats sont recrutés chaque ...
26 juillet 2026
Acheteur public : définition, rôle et débouchés
Acheteur public : un métier en tension que peu de candidats connaissent La commande publique représente environ 130 milliards d'euros ...
26 juillet 2026
Être fonctionnaire, c'est quoi vraiment ? Au-delà des clichés
La France compte 5,7 millions d'agents publics, soit environ un emploi sur cinq (DGAFP, Rapport annuel sur l'état de la ...
25 juillet 2026
Centre de gestion FPT : rôle, missions et limites
La France compte 74 centres de gestion de la fonction publique territoriale (CDG), répartis sur l'ensemble du territoire métropolitain et ...
25 juillet 2026
Fonction publique territoriale en 2026 : une voie d'avenir ?
Avec 1,9 million d'agents employés par quelque 50 000 employeurs publics locaux (DGAFP, 2024), la fonction publique territoriale (FPT) constitue ...
25 juillet 2026
Bon manager dans la fonction publique : définition et profil
Selon le baromètre Fonction publique 2023 publié par la Direction générale de l'administration et de la fonction publique (DGAFP), 42 ...
24 juillet 2026
Pourquoi travailler dans la FPT ? Raisons valables et idées reçues
La fonction publique territoriale (FPT) emploie près de 1,9 million d'agents titulaires et contractuels en France (DGAFP, 2023), répartis dans ...
24 juillet 2026
Pourquoi choisir la fonction publique hospitalière ?
Avec plus de 1,2 million d'agents (DGAFP, 2023), la fonction publique hospitalière (FPH) constitue le deuxième versant de la fonction ...
24 juillet 2026
Travailler dans la fonction publique depuis le privé
La fonction publique française emploie 5,7 millions d'agents (DGAFP, 2023), soit près d'un cinquième de la population active du pays. ...
23 juillet 2026
Calendrier des paies fonctionnaires 2026 : dates de versement
Le traitement des agents publics n'est pas versé à date fixe unique : selon la filière — État, territoriale ou ...
23 juillet 2026