Tutorat agent territorial : transmettre les savoirs avant les retraites

Publié le 31 août 2026

La fonction publique territoriale (FPT) emploie 1,9 million d'agents (DGAFP, 2023), dont une part significative approche de l'âge de la retraite : selon le Rapport annuel sur l'état de la fonction publique 2023, plus de 30 % des agents titulaires de catégorie A et B ont plus de 50 ans. Ce vieillissement structurel place les collectivités devant un défi concret : quand un agent expérimenté part, il emporte avec lui des années de pratique, de réseaux et de savoir-faire tacites que nulle fiche de poste ne documente. Le tutorat d'agent territorial est l'un des seuls dispositifs capables de ralentir cette érosion silencieuse des compétences.

Comment organiser concrètement un dispositif de tutorat dans une collectivité de taille moyenne ? Quels agents mobiliser, sur quels métiers prioritaires, selon quel cadre juridique ? Et comment faire du tuteur non pas un frein à son propre remplacement, mais un acteur valorisé de la transition ? Cet article répond à ces trois questions avec les données et les leviers d'action disponibles aujourd'hui.

Sommaire

  1. Pourquoi la FPT est particulièrement exposée à la perte de savoirs
  2. Ce que recouvre réellement le tutorat d'agent territorial
  3. Cadre juridique et statutaire du tutorat dans la FPT
  4. Identifier les savoirs critiques à transmettre en priorité
  5. Construire un dispositif de tutorat opérationnel
  6. Valoriser et reconnaître la mission de tuteur
  7. Articuler tutorat, inclusion et diversité au sein des collectivités
  8. Les limites du tutorat et les compléments nécessaires
  9. Questions fréquentes sur le tutorat agent territorial
  10. Le tutorat comme levier d'attractivité durable

Pourquoi la FPT est particulièrement exposée à la perte de savoirs

Définition synthétique — La perte de savoirs organisationnels désigne la disparition, lors d'un départ non anticipé, des connaissances non formalisées qu'un agent détient : procédures informelles, historique des décisions, réseaux de partenaires, gestes techniques propres à un équipement ou un territoire.

La FPT concentre plusieurs facteurs aggravants. Premièrement, la pyramide des âges : selon les données de la DGAFP publiées en 2023, l'âge médian des agents territoriaux titulaires dépasse 45 ans dans la majorité des filières techniques et administratives. Deuxièmement, les métiers exercés dans les collectivités sont souvent très locaux — un cantonnier qui entretient le réseau viaire d'une commune rurale depuis vingt ans détient une connaissance du terrain strictement non transférable par un référentiel national. Troisièmement, les contraintes budgétaires limitent le recours aux cabinets de gestion des connaissances, courants dans le secteur privé.

Cette situation affecte directement les agents de la fonction publique territoriale dans leur quotidien : les nouveaux arrivants héritent de situations complexes sans clé de lecture, ce qui rallonge les délais d'intégration, fragilise la qualité du service rendu et nourrit les difficultés de rétention. L'attractivité de la fonction publique territoriale se joue aussi là : une collectivité qui investit dans la transmission du savoir envoie un signal fort aux candidats sur la qualité de l'accueil et du développement professionnel.

Ce que recouvre réellement le tutorat d'agent territorial

Définition synthétique — Le tutorat d'agent territorial est une relation structurée par laquelle un agent expérimenté (le tuteur) accompagne un agent entrant ou en reconversion (le tutoré) dans l'acquisition de compétences opérationnelles, relationnelles et contextuelles, sur une durée définie et avec des objectifs partagés.

Il convient de distinguer plusieurs formes voisines, souvent confondues :

  • Le tutorat d'intégration cible les agents nouvellement recrutés, qu'ils soient titulaires, contractuels ou apprentis. Son horizon est de 3 à 12 mois.
  • Le tutorat de transmission préretraite est déclenché 12 à 24 mois avant le départ d'un agent senior. Il vise à documenter et transférer les savoirs tacites avant la rupture.
  • Le compagnonnage désigne un accompagnement plus long, propre aux métiers techniques à forte dimension gestuelle (entretien des réseaux, maintenance des équipements sportifs, etc.).
  • Le mentorat, quant à lui, porte davantage sur le développement professionnel et la trajectoire de carrière que sur la transmission de compétences techniques immédiates.

Dans la pratique des collectivités, c'est le tutorat de transmission préretraite qui concentre les enjeux les plus urgents, mais les dispositifs les plus structurés restent rares. Une enquête du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) de 2022 sur la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) territoriale indique que moins de 40 % des collectivités de plus de 350 agents disposent d'un protocole formalisé de transmission des savoirs.

Cadre juridique et statutaire du tutorat dans la FPT

Définition synthétique — Le tutorat dans la FPT ne repose pas sur un texte unique mais sur plusieurs dispositions éparses : statut général des fonctionnaires, textes sur la formation professionnelle tout au long de la vie, et décrets propres à certains dispositifs (apprentissage, contrat de professionnalisation, parcours d'intégration).

Les principaux textes de référence sont :

  • La loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la FPT, qui fonde le droit à la formation et ouvre la possibilité d'affecter des agents à des missions d'accompagnement.
  • La loi n° 2007-209 du 19 février 2007 relative à la fonction publique territoriale, qui renforce la GPEC et la formation obligatoire d'intégration.
  • La loi n° 2019-828 du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique, qui étend le recours à l'apprentissage dans le secteur public et consolide le rôle du tuteur d'apprenti.
  • Les décrets relatifs au Régime Indemnitaire tenant compte des Fonctions, des Sujétions, de l'Expertise et de l'Engagement Professionnel (RIFSEEP), qui permettent de valoriser financièrement les missions de tutorat via le complément indemnitaire annuel (CIA).

Sur le plan indemnitaire, aucun texte n'impose une indemnité spécifique pour la mission de tuteur hors apprentissage. Toutefois, plusieurs mécanismes permettent une reconnaissance : modulation du CIA dans le cadre du RIFSEEP, octroi de jours de formation dédiés à la préparation de la mission, ou aménagement de la charge de travail. La collectivité dispose d'une latitude réelle — et doit s'en saisir pour éviter que le tutorat soit vécu comme une charge invisible.

Identifier les savoirs critiques à transmettre en priorité

Toutes les compétences ne se transmettent pas de la même façon ni avec la même urgence. Une cartographie des savoirs critiques est le préalable indispensable à tout dispositif de tutorat structuré.

Trois critères permettent de hiérarchiser les savoirs à sécuriser :

  • La rareté externe : existe-t-il un vivier de candidats sur le marché pour ce profil ? Un agent spécialisé en traitement de l'eau dans une petite collectivité rurale représente un risque bien supérieur à celui d'un assistant administratif généraliste.
  • La non-codifiabilité : le savoir peut-il être transcrit dans un document ou une procédure ? Les savoir-faire gestuels, les réseaux relationnels et la mémoire institutionnelle sont par nature difficiles à formaliser.
  • L'imminence du départ : un départ prévu dans moins de 18 mois sur un poste critique justifie l'activation immédiate d'un binôme tuteur-tutoré.

En pratique, cet inventaire se conduit lors des entretiens professionnels annuels et des rendez-vous de carrière, en croisant les données RH (pyramide des âges par direction, par filière) avec les retours des encadrants de proximité. Le CNFPT propose des outils méthodologiques accessibles aux collectivités affiliées pour mener cet exercice dans le cadre d'une démarche GPEC.

La numérisation des services publics locaux, accélérée par des outils comme l'intelligence artificielle au cœur des territoires, crée par ailleurs de nouveaux savoirs hybrides — maîtrise des outils numériques combinée à la connaissance fine du terrain — qui doivent être intégrés dans cette cartographie.

Construire un dispositif de tutorat opérationnel

Un dispositif de tutorat efficace repose sur cinq éléments non négociables.

1. La sélection et la formation des tuteurs. Être compétent dans son métier ne suffit pas à faire un bon tuteur. Les qualités pédagogiques, la disponibilité et la capacité à verbaliser des pratiques souvent intuitives doivent être évaluées. Le CNFPT propose des formations de tuteur d'apprenti et d'accompagnateur en situation de travail (AFEST) qui peuvent être mobilisées à cet effet.

2. La définition d'un plan de transmission. Ce document, co-construit par le tuteur, le tutoré et le responsable hiérarchique, liste les compétences à transmettre, les jalons de progression et les modalités d'évaluation. Sa durée varie selon le type de tutorat : 3 mois pour un tutorat d'intégration simple, jusqu'à 18 mois pour un tutorat de transmission préretraite sur un métier technique.

3. L'aménagement du temps de travail. Un tuteur qui ne dispose pas de temps protégé pour sa mission ne peut pas la remplir sérieusement. La recommandation usuelle est de réserver entre 10 et 20 % du temps de travail du tuteur à la mission, selon l'intensité de la période.

4. Le suivi par la direction des ressources humaines (DRH). Un point mensuel entre le tuteur, le tutoré et un référent RH permet d'ajuster le dispositif et d'anticiper les difficultés relationnelles — car le tutorat met en scène des rapports de génération qui peuvent générer des tensions.

5. La capitalisation documentaire. Le tutorat produit une connaissance orale : il faut la fixer. Fiches réflexes, guides de procédures, cartographies de réseaux — ces livrables constituent la mémoire collective de la direction, au-delà du départ du tuteur.

Valoriser et reconnaître la mission de tuteur

La question de la reconnaissance est centrale. Un agent qui approche de la retraite peut percevoir sa mission de tuteur de deux façons antagonistes : soit comme une forme de transmission volontaire et valorisante de son héritage professionnel, soit comme l'organisation de sa propre obsolescence. La posture de la collectivité est déterminante.

Les leviers de valorisation disponibles comprennent :

  • La mention dans l'entretien professionnel et la prise en compte dans la modulation indemnitaire via le CIA du RIFSEEP.
  • La reconnaissance symbolique : présentation lors d'un conseil municipal ou d'une réunion de direction, lettre de remerciement formalisée lors du départ en retraite.
  • La formation dédiée : permettre au tuteur de suivre une formation pédagogique renforce sa compétence et signale que la collectivité investit dans sa mission.
  • L'implication dans le processus de recrutement : associer le futur retraité à la définition du profil de son successeur et aux entretiens de sélection est une marque de confiance forte.

Certaines collectivités ont mis en place des dispositifs de senior advisor — des missions ponctuelles de conseil après le départ en retraite, encadrées juridiquement — pour prolonger la relation sans la figer. Ce type de dispositif doit être construit avec soin pour respecter les règles relatives au cumul emploi-retraite.

Articuler tutorat, inclusion et diversité au sein des collectivités

Le tutorat n'est pas seulement un outil de gestion des âges : c'est aussi un levier d'inclusion dans la fonction publique et de renforcement de la diversité au sein des collectivités territoriales.

Plusieurs situations méritent une attention particulière :

  • Les agents en situation de handicap peuvent bénéficier d'un tutorat adapté qui anticipe les contraintes d'accessibilité au sein de la collectivité dès la prise de poste, réduisant ainsi les délais d'adaptation.
  • Les agents issus de parcours atypiques — reconversions, contrats aidés, apprentissage — ont souvent besoin d'un accompagnement plus structuré que les titulaires classiques pour acquérir les codes culturels de la collectivité.
  • Les agents de la génération Z, entrés récemment dans la FPT, ont des attentes spécifiques en matière de feedback, de sens et d'autonomie : un tutorat rigide et descendant risque de les décourager plutôt que de les fidéliser. À l'inverse, la génération Y, déjà en poste depuis une décennie dans certaines collectivités, peut jouer un rôle de tuteur intermédiaire entre les seniors et les très jeunes recrues.

Un dispositif de tutorat bien conçu reconnaît ces diversités et adapte ses modalités : fréquence des échanges, support de communication, degré de formalisation du plan de transmission.

Les limites du tutorat et les compléments nécessaires

Le tutorat n'est pas une réponse universelle. Plusieurs limites méritent d'être nommées sans détour.

Il ne compense pas une GPEC défaillante. Si la collectivité n'anticipe pas les départs à 3 ou 5 ans, le tutorat arrive trop tard pour être efficace. Il s'inscrit dans une chaîne : cartographie des emplois sensibles → identification des successeurs potentiels → activation du tutorat → recrutement.

Il suppose un tuteur disponible et volontaire. Or, dans les petites collectivités, la personne détentrice du savoir critique est souvent aussi celle qui assure seule son poste. Organiser un tutorat sans alléger sa charge revient à lui demander de faire deux postes à la fois.

Il ne suffit pas à régler les questions d'attractivité. Un agent qui part en retraite ne laisse pas seulement un vide de compétences : il laisse un poste à pourvoir sur un marché de l'emploi en collectivité parfois tendu. Le tutorat prépare le successeur, mais encore faut-il qu'il y en ait un.

Il ne remplace pas la documentation systématique. Le savoir transmis oralement reste fragile. Il doit être complété par des démarches de capitalisation : bases de connaissances partagées, procédures formalisées, formations internes.

Questions fréquentes sur le tutorat agent territorial

Un tuteur doit-il obligatoirement être titulaire ?

Non. Le statut n'est pas un critère déterminant pour exercer une mission de tutorat informelle ou dans le cadre d'une formation interne. En revanche, pour le tutorat d'apprenti régi par le Code du travail, le tuteur doit justifier d'une expérience professionnelle d'au moins deux ans dans une qualification en rapport avec l'objectif de la formation.

Le tuteur peut-il refuser la mission ?

Dans le cadre d'un tutorat non contractualisé, la mission ne peut pas être imposée à un agent sans son accord. La collectivité doit obtenir un engagement volontaire, ce qui suppose un travail de conviction et une reconnaissance effective de la mission.

Quelle est la durée recommandée d'un tutorat de transmission préretraite ?

Les pratiques observées dans les collectivités les mieux avancées sur le sujet font état de binômes actifs sur 12 à 18 mois avant le départ effectif. En deçà de 6 mois, la transmission reste trop superficielle pour couvrir les savoirs tacites les plus complexes.

Le CNFPT peut-il accompagner la mise en place d'un dispositif ?

Oui. Le CNFPT propose des formations de formateurs internes, des accompagnements GPEC et des ressources méthodologiques accessibles aux collectivités affiliées, qui couvrent la conception et le suivi des dispositifs de tutorat.

Comment évaluer l'efficacité d'un dispositif de tutorat ?

Les indicateurs les plus pertinents sont : le délai de montée en compétences du tutoré, le taux de rétention sur le poste à 12 mois après la fin du tutorat, la satisfaction des deux parties mesurée en fin de dispositif, et le niveau de documentation produite (nombre de procédures formalisées, fiches réflexes, etc.).

Le tutorat comme levier d'attractivité durable

Le tutorat d'agent territorial n'est pas une pratique RH accessoire réservée aux grandes métropoles. C'est un dispositif de survie organisationnelle pour toute collectivité qui anticipe les vagues de départ en retraite des années 2025-2030 sans perdre le capital de compétences accumulé sur des décennies. Sa mise en œuvre suppose une volonté politique claire, un investissement en temps protégé pour les tuteurs, et une articulation cohérente avec la GPEC.

Les collectivités qui s'y engagent sérieusement y trouvent un double bénéfice : une transition des compétences plus fluide et un signal d'attractivité employeur fort, à l'heure où les candidats attentifs évaluent la qualité de l'accueil et du développement professionnel autant que la rémunération. Pour explorer les opportunités d'emploi service public dans des collectivités qui investissent dans leurs agents, JobPublic.fr référence les offres des employeurs territoriaux engagés dans cette démarche.

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Références : DGAFP, Rapport annuel sur l'état de la fonction publique 2023 · CNFPT, Enquête sur la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences territoriale 2022 · Loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale (Legifrance) · Loi n° 2019-828 du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique (Legifrance) · Décret n° 2016-1151 du 24 août 2016 relatif au RIFSEEP (Legifrance).

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